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Le rouge du sang sur le blanc de la neige. Des cadavres de phoques parsèment la banquise. En ce début du mois d'avril, la chasse bat son plein dans le golfe du Saint- Laurent au Canada. Reporté de quelques semaines par manque de glace, la chasse des phoques a bel et bien repris. Au cours de la dernière saison, plus de 350.000 phoques avaient été tués à coup de bâton ou de fusil ; plus de 90% des individus avaient moins de 12 semaines. Les chasseurs sont en effet autorisés à tuer les bébés phoques dès qu'ils commencent à muer et à perdre leur fourrure blanche, c'est-à-dire lorsqu'ils ont à peine 12 jours. Ces trois dernières années, c'est plus d'un million d'individus qui a ainsi été massacré. Mais malgré ce chiffre impressionnant, cet animal n'est pas considéré comme une espèce en voie de disparition ; seules quelques sous-espèces sont véritablement menacées d'extinction.
La population globale dépasse aujourd'hui les cinq millions d'individus, soit trois fois plus qu'en 1970. Pour en arriver là, il a fallu que de nombreux gouvernements, associations, organismes et célébrités (Brigitte Bardot en tête), se mobilisent pour tirer la sonnette d'alarme. Un combat qui a porté ses fruits puisqu'en 1971, le gouvernement canadien adopte un système de quotas. En 1983, c'est l'Europe qui met en place un embargo sur les blanchons1, permettant au troupeau de se reconstituer.
Cette situation en apparence positive masque une réalité plus sanglante. Sur le terrain, ces dispositions ne sont pas toujours respectées. Avant de dépecer l'animal, certains chasseurs omettent par exemple d'effectuer « le test de l'oil » qui permet de savoir si le phoque est réellement mort. Selon un rapport réalisé par des vétérinaires ayant assisté à une chasse de phoques, 42% des spécimens examinés ont été dépecés alors qu'ils étaient encore en vie.
Aujourd'hui, la chasse du phoque est le plus grand massacre de mammifères marins au monde. Mais l'activité est très juteuse : la peau de phoque se vendait cent dollars l'unité en 2006. Ce produit de luxe inutile rencontre pourtant un grand succès en Russie, en Chine, dans quelques pays d'Europe et dans de nombreux pays du tiers-monde. Ce commerce est toléré car les espèces concernées ne sont pas menacées d'extinction et ne sont donc pas listées en Annexe I de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction) ni même sur la Liste Rouge de l'IUCN (Union mondiale pour la nature).
Une situation qui fait l'affaire des pêcheurs locaux qui ont besoin du phoque pour vivre. Dans les provinces maritimes du Canada, (Terre-Neuve et Labrador, Nouveau Brunswick, Nouvelle Écosse, Île du prince Edouard), les habitants connaissent de graves difficultés économiques depuis la disparition de la morue dans la zone du St Laurent, qui fut l'une des plus poissonneuses au monde. Les pêcheurs sont nombreux aujourd'hui à être au chômage et la chasse au phoque reste pour eux l'unique moyen de subsistance.
Pour les Inuits, c'est de survie dont il s'agit. Depuis 3.000 ans, ils chassent le phoque et utilisent toutes les parties de son corps (fourrure, graisse, chair et os). Précurseurs du développement durable en ressources alimentaires, ils ne tuent que le nombre de phoques nécessaires à leur subsistance. Ni plus, ni moins.
À l'image de l'ours polaire, le phoque est également menacé par le réchauffement climatique. En 2002, année où la banquise a eu du mal à se reconstituer dans le Golfe du Saint-Laurent, 75% des bébés phoques sont morts. Cette année, la situation risque de se répéter si aucune mesure n'est prise. Au mois de mars dernier, l'IFAW a officiellement demandé au gouvernement canadien d'annuler la chasse commerciale en raison de l'absence inquiétante de phoques et de la mauvaise qualité de la glace. En retour, le gouvernement canadien n'a fait que reporter à avril le début de la saison de chasse. Le ministre canadien de l'Environnement, John Baird, a récemment annoncé que les autorités canadiennes allaient faire des « gestes concrets » pour contrer les effets du réchauffement climatique. Pour le docteur David Lavigne, spécialiste des phoques à l'IFAW, il est urgent d'appliquer une réduction drastique du TAC (autorisation du total de captures) des phoques du Groenland.
Depuis 1995, le TAC augmente chaque année alors que la couverture de glace diminue. En 2006, les quotas de capture étaient fixés à 335.000 individus par les scientifiques travaillant pour le gouvernement canadien, soit 85.000 de plus que le nombre permettant à l'espèce de se maintenir durablement. Cette année, le ministère canadien des Pêches et des Océans (MPO) a autorisé un quota de 270.000 captures. C'est encore trop. Car pour la quatrième année consécutive, le nombre fixé par le gouvernement canadien dépasse la quantité de phoques pouvant être prélevée sans engendrer un déclin de la population. Du côté de l'industrie de la chasse, peu importe le réchauffement climatique et la baisse des quotas, le marché de la fourrure n'attend pas. La neige fond et le massacre continue. Jusqu'à quand ?
Nicolas BERNARD
(1) Blanchon : bébé phoque de moins de 12 jours dont la fourrure est blanche. La mue s'effectue après ces 12 jours. Depuis 1987, les Canadiens ont interdit l'abattage des « blanchons ». Néanmoins, 98% des phoques abattus pendant la chasse commerciale ont moins de trois mois.
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