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Entretien - Yann Arthus-Bertrand

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« On va vers un tourisme de plus en plus utile »

Yann Arthus-Bertrand Photographe, Président de l’association Good Planet-programme Action Carbone.
Président du jury des Trophées du Tourisme Responsable.

Vous avez largement contribué à une prise de conscience des Français de notre impact sur la planète. Quel est votre sentiment aujourd’hui sur l’évolution des mentalités ?

Ça avance très doucement, c’est assez étonnant : c’est comme si tout le monde était au courant de ce qui allait se passer mais personne ne veut vraiment y croire. C’est très curieux.

Par exemple je suis dans ma voiture, il y a une personne par voiture, il n’y a pas beaucoup de covoiturage encore. On sait que les voitures sont responsables d’énormément de rejet de CO2.

On connait les conséquences de nos modes de vie sur l’environnement, et pourtant on n’est pas encore prêts à changer nos habitudes.

De quand date votre propre prise de conscience ? Qu’est ce qui l’a provoquée ?

Je suis parti faire une étude sur les lions dans les années 75, je m’occupais à ce moment-là d’animaux. Depuis très longtemps, je suis intéressé par l’environnement. Je suis devenu photographe à ce moment-là parce que je me suis aperçu que la photo amenait une information qu’on ne pouvait pas donner par l’écriture. Je suis devenu photographe pour témoigner à ma façon.

Après je suis rentré en France, j’ai beaucoup travaillé sur les gens et l’environnement. En 1992, il y a eu la conférence de Rio, la plus grande réunion des chefs d’Etat ; c’est la 1ère fois qu’on a vraiment parlé de développement durable, de commerce équitable, de réchauffement planétaire, du trou de la couche d’ozone. Tout cela m’a fait un peu réfléchir et j’ai commencé à travailler sur la Terre. Je me suis aperçu que les chiffres étaient très mauvais. De là sont nées mes convictions qu’il y avait une urgence et qu’il fallait qu’on s’y mette tous, et donc moi à travers mon activité.

Vous êtes président des Trophées du tourisme responsable organisés par voyages-sncf.com, 1er media du tourisme en France. Qu’est ce qui vous a motivé pour soutenir les Trophées ?

Dès qu’il y a quelque chose qui fait avancer les choses dans le bon sens, j’accepte de le soutenir. Je suis quelqu’un d’assez occupé, mais en même temps, je pense que mon rôle, puisque je suis devenu connu, c’est de me servir de cette notoriété pour faire bouger l’ordre établi. Et puis je pense qu’on est qu’au début de cette grande prise de conscience de la nécessité d’un tourisme plus responsable ; on va vers un tourisme de plus en plus « utile ». On fera de plus en plus attention à nos déplacements…

Il faut en prendre conscience. Même si on ne le ressent pas encore aujourd’hui, je pense que dans 10 ans, on ne voyagera plus du tout comme aujourd’hui, j’en suis absolument certain : il y aura toujours autant de gens qui prendront l’avion parce qu’on est toujours plus nombreux à vouloir voyager, mais on voyagera d’une façon plus intelligente. On fera plus de visioconférences, on partira moins mais plus longtemps, on ne fera plus des week-ends au Maroc, on essayera de faire attention. Le pétrole sera plus cher et on aura conscience de la rareté de l’énergie.

Quel est selon vous le rôle des entreprises du secteur ?

C’est un peu difficile parce qu’on on sait très bien que ce qui est bon pour la planète, c’est de voyager un peu moins et un peu plus intelligent. En même il temps, ce sont des gens qui vendent des voyages, donc ils sont un peu entre les deux. Je pense que l’intelligence, c’est justement d’accompagner ce mouvement plutôt que de le prendre un jour en pleine face. Et puis le tourisme responsable, c’est voyager d’une façon intelligente, c'est-à-dire à la découverte, en essayant d’apprendre quelque chose, de devenir un petit peu meilleur à la fin de son voyage. Le voyage « tourisme plage » est un peu fini ; ça existe encore, mais on en a fait le tour. Les gens commencent à prendre conscience de ce qui est en train de se passer… Voyager permet de mieux comprendre.

Vous avez créé le programme Action Carbone, qui propose aux voyageurs de compenser les émissions de CO2 liées au transport, 1er secteur responsable du changement climatique. Pensez-vous que la compensation soit LA solution à la lutte contre le changement climatique impliqué par le transport dans le cadre du tourisme ? N’est-ce pas simplement une façon de se déculpabiliser ?

Ce n’est pas LA solution, mais en tout cas c’est UNE solution, c’est mieux que rien. Ca nous permet surtout de prendre conscience du carbone qu’on dépense, parce que quand on fait les calculs, on se rend compte de ce qu’on dépense, et puis en même temps ça permet d’aider les habitants sur place. Nous travaillons avec des ONG ; l’argent qu’on leur donne permet aux populations de vivre mieux, donc ça c’est important.

Quand vous fournissez des panneaux solaires qui évitent d’acheter du kérosène, des fours qui nécessitent beaucoup moins de bois de chauffage pour faire la cuisine, vous permettez à ces villageois de dégager du temps pour travailler, pour cultiver pour eux… L’idée, c’est de se rendre compte qu’on produit trop de CO2, et de le compenser de façon intelligente. Mais ce n’est pas LA solution idéale, bien sûr que non.

La pression du tourisme de masse a dévasté certains endroits de la planète. Connaissez-vous un lieu dont la gestion du tourisme est exemplaire par rapport à cette pression touristique … Dans le monde ? Et en France ?

Il faut faire attention à cette pression touristique. Il y a des endroits en effet où la pression touristique est trop forte et sans doute qu’elle déséquilibre une économie locale, mais elle amène aussi beaucoup d’argent et beaucoup d’emplois. Il y a des centres touristiques que je vois en aérien qui ne me plaisent pas du tout, mais en même temps, ça amène des emplois.

Je fais attention à regarder toujours le positif, il n’y a pas que du négatif. Il y a un endroit qui est assez inouï, c’est pas idéal, c’est les Galápagos ; il y a des règles très strictes - parce qu’il y a des gens qui pensent que même les Galápagos, ça devrait être interdit aux touristes – des règles draconiennes, c’est même quelquefois trop contraignant, mais en même temps, je crois que c’est bien de faire ça comme ça. Il y a aussi le Costa Rica. Mais il y a beaucoup d’endroits aujourd’hui où l’écotourisme est en train de se développer, où les gens ont pris conscience, par exemple dans les réserves africaines. Partout, il y a des ONG qui travaillent et un tourisme intelligent qui se développe.

Quels sont vos prochains objectifs ? Jusqu'où êtes-vous prêt à aller pour protéger la planète ? Est ce votre priorité avant votre carrière ?

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour faire prendre conscience qu’on est tous chacun personnellement responsable. Dans ma vie personnelle, j’essaie d’en faire un maximum, et puis j’ai autour de moi de nombreux moyens comme la télévision, les livres, le cinéma, pour parler des problèmes de la planète. Il faut vraiment que ce soit une prise de conscience collective parce que l’homme politique ne pourra rien faire si ses actions politiques ne sont pas accompagnées par un choix des citoyens, qui vont être d’accord avec les décisions difficiles qui doivent être prises.

Chacun a un rôle à jouer : moi je joue mon rôle par la photo, vous en permettant aux gens qui voyagent de voyager un peu plus intelligemment. Chacun a un rôle à jouer, ce qui est important c’est d’en prendre conscience tous les jours et essayer de tendre à être un exemple pour pouvoir en parler de façon assez honnête.

Avez-vous un message à adresser aux voyageurs ?

Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui prêchent la décroissance en disant « il faut arrêter de voyager, de prendre l’avion »… Mais le voyage, c’est formidable : ça permet de réunir les gens, de voir et de comprendre les choses, donc on ne peut pas dire qu’il faut arrêter de voyager, même si quelque part, ce serait l’une des solutions… Mais c’est impossible ! Donc il faut essayer de comprendre que dès qu’on voyage, on émet du CO2, donc on se doit, de faire en sorte que ce voyage soit quelque chose d’utile pour soi, qu’il permette de mieux comprendre certaines choses.

On peut compenser ses émissions de CO2, mais ce n’est pas une obligation, on peut compenser en voyageant plus malin, plus intelligent, en essayant de comprendre ce qui se passe dans le monde.

Propos recueillis par Céline Decoster


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Yann Artus-Bertrand table tout d’abord sur le fait que le tourisme de masse qui se déplace loin sur des courtes périodes risque de disparaître dans quelques années à cause du prix du pétrole et de l’énergie. Nous sommes dans un âge d’or du tourisme qui tend à se modifier.
"Voyager est un luxe"; ainsi la prise de conscience de ce constat doit se faire rapidement et par tous car notre façon de voyager changera radicalement dans une dizaine d’années. Le temps est venu de voyager intelligemment…


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