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Reportage

La passion de l’argile

Dernier fabricant de nains de jardin en terre cuite de France, Claude Ernenwein vit la poterie avec passion depuis plus de 40 ans. Dans son atelier de Marmoutier, il perpétue la tradition d'un métier ancestral à l'avenir aujourd\'hui incertain.

Le geste est souple et précis. Petit à petit, la masse argileuse prend forme dans les mains de Claude Ernenwein. Ce potier alsacien est à 64 ans le dernier fabricant français de nains de jardin en céramique. « Je les fabrique surtout pour les amateurs et les collectionneurs, souligne-t-il. L’effet de mode autour des nains de jardin est désormais passé. » Il y a pourtant quelques années, la « Poterie d’Art Ernenwein » de Marmoutier a dû faire face à une recrudescence des demandes. « C’était en 2000, se souvient le potier. Il y a eu une exposition de nains de jardin au Parc Bagatelle à Paris où je me suis rendu compte que j’étais le dernier artisan à les fabriquer encore en céramique. » Concurrencé par le nain de jardin en plastique, le nain de jardin en terre cuite retrouvait là une seconde jeunesse. « Il m’a permis de bien vivre pendant un temps, mais il m’a aussi joué des tours dit-il en souriant. Beaucoup de personnes trouvait que le nain de jardin était kitsch et ringard. »

Malgré le côté désuet que certains donnent à quelques-unes de ses créations, Claude Ernenwein met un point d’honneur à perpétuer le travail de son père. En 1932, Jules Ernenwein acquiert un terrain argileux pour y installer sa poterie. « La vocation de mon père n’était pourtant pas de faire des nains de jardins, précise l’artisan. Juste avant la guerre, un client lui avait passé commande. Et après la guerre, la poterie fabriquait principalement des nains de jardin et de la poterie intérieure, et ce, jusqu’à l’avènement du plastique. »

Un métier « vieux comme le monde »

C’est en 1965 que Claude Ernenwein commence à tremper ses mains dans l’argile. Il apprend les rudiments du métier auprès de son père et donne un nouveau souffle à l’entreprise familiale. Il fait revivre les Springerle, des moules à pain d’anis que l’on trouvait principalement en Alsace à la fin du Moyen-Âge, et lance la production des Hortus, des plaquettes décoratives inspirées de l’Hortus Déliciarum (manuscrit du XIIe siècle composé au Mont Sainte-Odile. Ces créations font la renommée de la « Poterie d’Art Ernenwein » dans toute la vallée du Rhin. Pendant les décennies suivantes, il façonne avec passion des milliers d’objets, du simple bibelot décoratif au vase orné de feuilles d’or. Aujourd’hui, il pense tout doucement à la retraite mais sait qu’une partie de son savoir s’en ira avec lui. « Aucun de mes enfants n’a voulu se mettre à la poterie avoue-t-il. Pour persévérer dans ce genre de métier, il faut vraiment avoir la foi et être intéressé par ce que l’on fait. Les enfants d’artisans qui ont vu leurs parents travailler aussi durement préfèrent aller voir ailleurs. »

Il sait qu’une vie entière ne suffit pas à apprendre tous les secrets et techniques de ce métier « vieux comme le monde » et que pour faire de la poterie, il faut l’avoir dans le sang. Après quatre décennies passées à modeler, pétrir et chauffer l’argile, Claude Ernenwein a encore la sensation d’être un débutant et comprend d’autant mieux le choix de ses enfants : « Aujourd’hui, j’ai un BAC+40 et j’ai l’impression de ne pas savoir grand chose dit-il en rigolant. Je suis en apprentissage permanent. S’il y a bien une chose que ce métier m’a appris, c’est d’être modeste. Je me souviens qu’à mes débuts, j’avais créé un vase que je trouvais vraiment très beau. J’étais fier ! Puis, je me suis rendu dans un musée et j’ai vu le même vase qui datait de 2000 ans avant Jésus-Christ. Malgré toute notre imagination, on n’invente plus rien ! »

Artisanat fragilisé

Même si ses créations ne sont pas uniques et totalement novatrices, M. Ernenwein suscite l’intérêt manifeste de nombreux visiteurs. Désormais, des gens viennent à l’atelier pour le voir travailler. « On a un peu l’impression d’être une attraction, mais d’un autre côté, c’est aussi très vexant que les personnes viennent à la boutique sans se rendre compte du travail réalisé pour créer des poteries. » Pour les clients qui le désirent, il prend le temps de répondre aux questions et d’expliquer son art. Attachés à leur patrimoine local, ces « curieux » de la poterie résident principalement en d’Alsace. Depuis une dizaine d’années, le nombre de touristes qui « viennent de plus loin » est en baisse. Ce déclin de fréquentation a énormément fragilisé l’artisanat traditionnel : « Désormais, les vacances sont morcelées. Avant, les personnes qui venaient dans la région restaient quinze jours. Aujourd’hui, elles ne restent plus que quelques jours. Dans les années 90, tous les petits ateliers ont fermer les uns après les autres. »

Malgré ces difficultés, la « Poterie d’Art Ernenwein » a encore de beaux jours devant elle. Depuis 2006, Claude Ernenwein passe le relais en douceur à Audrey Ceugnart, une trentenaire amoureuse de l’argile. Après trois ans de formation professionnelle, elle a rejoint M. Ernewein et a créé « La Poterie d’Audrey ». Comme son mentor à son époque, elle apporte un souffle nouveau à l’atelier avec des créations colorées et d’inspiration traditionnelle. « Le but avec Audrey note le potier, c’est que je puisse ralentir progressivement mon activité pour faire autre chose. » Profiter davantage de sa famille ou partir en voyage, il a des idées plein la tête. Avec ou sans nain de jardin, il emmènera la passion de l’argile aux quatre coins du monde.

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